Carême 2019: Lettre Apostolique de Mgr jean MBARGA

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Mes bien-aimés,

Le Carême de cette année 2019 qui est pour nous une année toute particulière nous donne l’occasion d’accueillir comme une vraie Parole de Salut ce commandement de Dieu : « Aimer Dieu et aimer son prochain comme soi-même » (cf. Lv 19,28 ; Mc 12,31) et de la vivre pleinement. Pour en approfondir la pertinence dans notre contexte social actuel, je voudrais que, après avoir contemplé la vie du  Christ, ce Dieu plein d’amour pour son Père et pour l’homme, nous comprenions d’une part la relation du moi avec Dieu et d’autre part avec l’autre. Par la suite, nous nous investirons à montrer comment l’amour du prochain inspire et féconde la vie sociale en ses fondements et déploiements.  L’intérêt de cette réflexion méditative est sans aucun doute d’offrir à nos engagements de Carême une sagesse profonde capable de nous  sortir des menaces et de crises sociales multiformes que nous affrontons aujourd’hui et surtout d’assurer dans la charité la construction de notre Société et de notre Eglise.

  1. Le Christ aime son Père

Le jour de son Baptême dans le Jourdain, Dieu le Père manifesta clairement son amour pour son Fils et prononça ces Paroles: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour «  (Mt 3,17). Tout au long de sa vie terrestre, Jésus a vécu dans l’intimité d’amour avec son Père. Ses divers moments de prière en constituent un témoignage fort éloquent. Son enseignement et son ministère ont toujours révéler l’intimité qui l’unit à son Père. Il dira alors : « Le Père et Moi nous sommes un » (Jn 10,30) et encore : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9). Sur la Croix, lors de son dernier soupir, il parle à son Père faisant siennes ces paroles du psalmiste : « Entre tes mains Seigneur, je remets mon esprit » (Lc 23,46 ; cf Ps 31,6).

La vie terrestre de Jésus fut une vie de totale fidélité à Dieu son Père ; une vie d’union intime avec Lui au  cœur de sa mission et bien sûr dans la plénitude de la vie trinitaire. Le Christ Jésus est donc pour chacun de nous un modèle d’amour et de fidélité à Dieu, puisqu’il a lui-même obéit au premier commandement avec perfection.

  1. Le Christ, Notre bon samaritain

La réalisation de la mission terrestre du Christ nous montre qu’Il aime depuis toujours l’homme qu’il appelle, dans les Evangiles, le prochain.  L’amour du prochain fonde son sens de l’autre, de l’homme en tant qu’homme et rend féconde sa mission. Aussi déclare-t-il en Jn10, 10 : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ». Cet amour que le Christ a pour le prochain constitue le moteur de son œuvre de salut accomplie au nom du Père. Il dit à cet effet qu’ « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13). Dans le Christ, de l’amour du prochain jaillit l’amour de l’humanité. Sa vie en tant qu’Emmanuel, Sauveur, Maître, Prêtre, Christ mort et ressuscité, Fondateur de l’Eglise a sa raison d’être dans son amour pour l’humanité à sauver, une humanité en manque de Dieu. De fait, la mission du Christ est un don d’amour de Dieu pour les hommes. C’est parce qu’il a « tant aimé les hommes que (Dieu) a envoyé son  Fils pour les sauver (cf Jn 3,16). Par amour pour l’homme, Dieu fit donc de grandes choses, des merveilles. La compassion de Dieu pour l’homme, cette créature faite à son image et ressemblance mais appauvrie par le péché, a rendu possible l’Incarnation du Verbe, sa Mission prophétique, son Service sacerdotal et ecclésial bref, la Réalisation du Salut. Dans le Christ, « aimer le prochain, c’est aimer l’humanité ». Voilà pourquoi, au cœur de sa mission,  se trouve l’amour du prochain, non pas comme un choix idéologique mais davantage comme une incontournable nécessité de rassembler  et d’unir les personnes : « Que tous, ils soient un, comme Toi, Père, Tu es en Moi, et Moi en Toi. Qu’ils soient un en Nous, eux aussi afin que le monde croie que Tu m’as envoyé » (Jn 17,21).

Par le Christ, nous  apprenons que toute véritable communauté humaine commence avec la rencontre d’une altérité vivante. Cette rencontre doit nécessairement se faire dans l’acceptation de la différence. Il s’agit d’une altérité différente de moi mais me complétant qualitativement.  L’acceptation de cette différence ontologico-substantielle produit l’amour, fondement et ciment de toute organisation sociale, de toute communauté  humaine solide et durable.

Une fois la communauté humaine construite, elle devient le lieu d’émergence et de culture de la vie. Or, le prochain qui est cette altérité humaine et vivante est vestige, image du Tout Autre et donc, de l’Altérité Créatrice de vie qui est Dieu, puisqu’Il est Vie et Source de toute vie. Comme Source, Dieu ne peut qu’attirer l’homme toujours en quête de vie pour lui donner la vie en abondance. Ce don gratuit de la vie que Dieu fait à l’homme fait qu’il devienne éternellement son Bon Samaritain et l’interpelle nécessairement à l’aimer.

III. Aime ton Dieu

Ce que je sais, c’est que Dieu m’a voulu et m’a créé. Il me connaît et  m’appelle par mon nom comme l’atteste Jésus dans sa relation avec ses Apôtres. Il dit en effet : « Je suis le bon Berger. Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent » (Jn 10,14).

Ce que je sais, c’est que Dieu m’aime et cet amour se manifeste par le bien qu’il me fait, par sa bonté pour moi et par la grâce qu’il me donne de le contempler, de le goûter, de le deviner et surtout de croire en Lui.

Ce que je sais, c’est que Dieu me sauve comme l’a toujours fait Jésus en guérissant, en écoutant, en éclairant, en exorcisant, en pardonnant, en libérant, en ressuscitant, en communiquant son Esprit. En effet, « partout où il passait, il faisait le bien » (cf Ac 10,38).

Ce que je sais, c’est que je ne suis pas seul. Quand tout aura disparu autour de moi, quand j’aurai le sentiment que personne ne s’intéresse plus à moi, une certitude profonde m’habite : le moi que je suis n’est pas seul, il n’est jamais seul ; je suis avec Dieu et Dieu est avec moi. Il m’aime éternellement.  Mon moi n’a pas meilleur compagnon pertinent, fidèle et présent que Dieu.  En Dieu, le moi rayonne, il brille, il est heureux et sa vie devient chaque jour belle, bonne et portée vers et par le bien.

Oui ! Dieu m’aime, j’en ai la pleine conviction. Cependant, est-ce que je l’aime moi aussi? La réponse à cette interrogation est l’urgence de tendre vers Celui-là même  qui conforte et réconforte mon existence personnelle.  Dieu n’est pas contre le moi que je suis; Dieu m’aime ! Il me revient alors l’impérieux devoir  d’établir  quotidiennement avec lui  un lien indéfectible en m’ouvrant à son amour pour l’aimer en retour.

Le moi n’est pas appelé à l’égoïsme, à l’individualisme, à l’égocentrisme, à la fermeture sur soi, encore moins à l’athéisme. Toutes ces attitudes l’étouffent et l’asphyxient. Le moi que je suis vit pleinement parce qu’il puise sa vie de Dieu et, ainsi, vit en Dieu. Saint Joseph, avec qui nous avons choisi de  cheminer durant cette année pastorale, devrait devenir notre modèle. Car, il nous montre bien que dans sa vie engagée, il aime Dieu ;  il est dans cette intimité-là, dans cette relation de communion avec Dieu qui crée la foi que ses quatre songes nous révèlent.

Aimer Dieu devient pour moi une réponse filiale et de profonde foi qui s’épiphanise dans l’amour de mon prochain.

  1. L’autre, mon prochain

En se renfermant sur lui-même, le moi refuse l’amitié avec Dieu, l’intimité avec Dieu et la relation à l’autre, son prochain. Cette fermeture sur soi du moi le conduit à une situation de repli sur lui-même. Par conséquent, il commence à subir l’autre et ne parvient plus à le découvrir comme son prochain. Cette attitude de repli sur soi domine profondément l’esprit de l’homme qui n’est plus capable de s’épanouir dans cette relation avec son prochain.

 Nous aimons l’ego, notre seul ego à telle enseigne que nous pensons qu’en nous renfermant sur nous-même, en nous isolant, nous réfugiant dans l’égocentrisme, l’individualisme, l’égoïsme, cela nous procure un confort certain. Or, nous oublions que vivre ainsi est inéluctablement sombrer et fondre dans la dictature du Moi et dans l’hyper-individualisme, un des caractères de la postmodernité contemporaine, ce mastodonte qui, aujourd’hui nous opprime, nous avilit et nous réifie.

Il est certes vrai que le repli sur soi et la fermeture sur soi peuvent parfois trouver quelques justifications. Par exemple, lorsque l’autre devient un enfer parce qu’on a peur de sa domination, parce qu’on craint sa possession, parce qu’on craint sa violence. Cela n’est pas beau, pas bon,  encore moins bien pour l’être humain qui veut vivre pleinement. Pour comprendre la beauté, la bonté et le bien de la conscience de l’autre et de l’ouverture à l’autre, il faut découvrir l’amour du prochain; car  la richesse de la conscience de l’autre vient de la découverte de l’autre comme son prochain, et de l’amour qu’on lui porte.

Ainsi, je parviens vraiment à la découverte de l’autre parce que j’ai de la compassion pour lui, je veux être un don pour lui, un bien pour lui, un beau pour lui, un bon pour lui. Je le découvre et le considère comme autre parce qu’il est  mon prochain sur ma route et moi son prochain sur sa route. Dans cette logique, mon prochain devient mon bon Samaritain et moi, son bon Samaritain (cf Lc 10,25-37). Je vais ainsi vers l’autre pour l’enrichir de moi et me faire enrichir de lui. Cette relation de moi à l’autre et de l’autre à moi créé et porte à la joie : une joie partagée ; la joie de s’être donné et qui crée un retour d’affection qui devient complémentarité dans l’amitié.

La conscience de l’autre s’épanouit grâce à la  conscience du prochain. Le prochain que je suis et le prochain qu’il est fondent la conscience de la relation à l’autre. La conscience de ma proximité et de la proximité de l’autre créent la conscience de l’altérité, de la relation humaine et donc, de l’amour du prochain. Cela me fait alors comprendre qu’il ne peut y avoir de communion si je ne découvre pas l’autre qui est en face de moi comme mon prochain et si je ne l’aime pas comme tel.

Par ailleurs, il ne peut y avoir d’authentique communauté humaine sans l’amour du prochain qui crée une conscience du donner et du recevoir. Il il ne peut y avoir de conscience du bien commun si l’on n’a pas la conscience du prochain. Le prochain que l’autre est et le prochain que je suis deviennent alors le fondement de la communauté et de la communion.

La conscience de l’amitié vient de la conscience du prochain que je suis ; conscience qui a soif de l’autre. La conscience du vivre-ensemble vient de la conscience de ma proximité et de la proximité de l’autre. Aussi la conscience de la famille vient-elle de la conscience  du prochain que je suis et du prochain qu’il est dans une relation créée par la nature et qui porte à plus de solidarité. Pour  survivre, elle doit davantage devenir solidarité. C’est dans cette perspective que la conscience de la nation vient de la conscience de ma proximité et de la proximité de l’autre en vue de créer une solidarité institutionnelle commune pour exister et  bien vivre.

Nous pouvons en outre réaliser qu’en s’ouvrant à l’amour du prochain, on  devient comme proche et on pense développer des aptitudes permettant de coopérer en vue d’un meilleur avenir commun.  A partir de ce moment, tout peut s’expliquer. Car, une société où l’amour du prochain n’existe pas ne saurait connaître la paix. Elle ne peut non plus connaître le bonheur et la communion;  elle sera toujours une société de négation de l’autre, une société de domination de l’autre, une société de refus de l’autre ; bref elle ne sera jamais une communauté ; elle sera plutôt un agglomérat de personnes renfermées sur elles-mêmes, une foule d’égoïstes.

Les conflits, les guerres, les tensions sociales que subit notre société aujourd’hui sont bâtis sur fond d’idéologies plurielles et multiformes à savoir : soit le capitalisme, le socialisme, soit même de nouvelles formes de colonialisme. Tous ces systèmes de pensée trouvent leurs assises dans le conflit parce qu’en face, il y a une personne qui s’oppose à son prochain et les deux refusent de se reconnaître et de s’accepter comme proches pour engager une communauté de solidarité et de partage de vie. C’est dans ce sens que Saint Jacques dans son épître s’interroge fortement : « D’où viennent les guerres et d’où viennent les querelles parmi vous ? N’est-ce-pas de vos passions égoïstes ? » (Jc 4,1).

Ma préoccupation en ces moments de vives tensions et de violents conflits dans notre société est de trouver à travers cette réflexion de nouveaux repères, des principes et fondements susceptibles de nous mener à une optimale transformation et surtout à donner sens à notre vie pour parvenir non seulement à un meilleur être-ensemble mais davantage à un meilleur vivre-ensemble.

Pour y parvenir, je pense que nous devons prêcher une nouvelle option, l’option du sacrifice pour l’autre. Le Christ l’a fait pour nous. Cette nouvelle voie peut effectivement transformer tous les plans économiques et politiques en de vrais programmes où le principe de référence sera non plus le profit individualiste mais le bien-être en communion. Il s’agira d’ouvrir les portes fermées à ce qui est partage, construction commune, bien-être commun. Si nous ne le faisons pas, personne ne sera heureux puisqu’on ne peut jamais être heureux tout seul. Le bonheur est toujours global et partagé. Il importe par conséquent de bannir tout ce qui peut être source de conflits d’intérêt. Il faut s’opposer à cela parce que celui qui prend tout pour lui se nuit et nuit aux autres en même temps. Ce n’est qu’en promouvant le bien-être de tous  que l’on peut véritablement être heureux. Je voudrais réitérer avec une emphase fort prononcée qu’on ne peut être heureux tout seul. Ce n’est que dans la communion de bonheur, du bonheur partagé, de la joie partagée, de la vie partagée que l’on peut réellement être heureux.

Saint Joseph, notre modèle, a fondé une authentique famille en acceptant de faire communauté  avec l’autre présentifié en la Vierge Marie et en l’Enfant Jésus. En accueillant la Parole de Dieu : « prends l’enfant et sa mère… » (cf Mt 2,13), une nouvelle ère va s’ouvrir pour cet humble serviteur du Seigneur : c’est le début de la Sainte Famille, la création de la Sainte Famille qui va prendre corps avec cet acte d’acceptation des autres.  Saint Joseph a vécu en Dieu et dans le bonheur d’être en Dieu. Il a découvert Marie, pauvre fille enceinte et l’a trouvée misérable dans cette hypothèse qu’elle serait infidèle. Il l’a découverte comme une proche et, comme tel, elle ne devait pas être lapidée mais plutôt être sauvée. Voilà pourquoi il se résolut à l’aider en la retirant sans fracas  ni lapidation de la situation qui s’ouvrait à elle. La découverte de Marie dans sa vocation profonde a enclenché le début d’une vie communautaire que Dieu lui-même a cimentée par la révélation du Mystère de l’Incarnation de Jésus à Joseph : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, car l’enfant qui est engendré en elle vient du Saint Esprit » (Mt 1,20).

Cet amour que Joseph eut pour Dieu et son prochain se dévoile comme porteur d’une sagesse pour les peuples de notre temps.

V- L’amour du prochain, sagesse des peuples

L’amour du prochain est une lumière qui a toujours guidé les peuples tout au long de l’histoire. Il se traduit en de principes clairs capables d’inspirer toute société qui se veut humaine et qui se construit en faveur de l’homme. L’Enseignement Social de l’Église a su le traduire en des concepts pleins de sagesse à savoir : le bien commun, la subsidiarité, la solidarité, la participation et la destination universelle des biens.

1- Le bien commun

 Le bien commun est ce qui nous fait être bien en commun et qui fait que chacun soit bien en lui-même et avec les autres. Dans le bien commun se trouve ce qui nous unit et surtout ce que nous avons mis en place pour nous unir. C’est ce lien de rapprochement et de complémentarité entre nous qui facilite effectivement la formation du bien commun, visage concret de communion et d’amour. Comme chez les premiers chrétiens qui mettaient tout en commun (cf Ac 2,42-47), je souhaite que le bien commun devienne chez nous tous l’expression concrète de l’amour du prochain.

2- La subsidiarité

Cette autre grande sagesse de l’Enseignement de l’Eglise nous apprend que chaque personne, chaque famille ou chaque corps intermédiaire a quelque chose à donner à la communauté. Lorsqu’elle est vécue, la subsidiarité actualise l’amour du prochain dans l’organisation sociale.  Dans cette logique, nous réalisons qu’autant le plus petit a besoin du plus grand, autant le plus grand a besoin du plus petit. En outre, autant le plus petit a son rôle et donc, sa partition à jouer, autant le grand a la sienne. Aussi Saint Paul décrit-il l’unité dans la diversité, l’harmonie et la complémentarité dans la communauté, à travers l’image du Corps en ces termes :

Comme le corps est un et a plusieurs membres, et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ […]. Si le pied disait:  » Puisque je ne suis pas main, je ne suis pas du corps,  » en serait-il moins du corps pour cela? Et si l’oreille disait:  » Puisque je ne suis pas œil, je ne suis pas du corps,  » en serait-elle moins du corps pour cela? Si tout le corps était œil, où serait l’ouïe? S’il était tout entier ouïe, où serait l’odorat? […]. L’œil ne peut pas dire à la main:  » Je n’ai pas besoin de toi;  » ni la tête dire aux pieds:  » Je n’ai pas besoin de vous. « Et si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui; si un membre est honoré, tous les membres s’en réjouissent avec lui. Vous êtes le corps du Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part. (cf 1 Co 12,12-27).

L’échelle de la société et ses grades fonctionnent en une synergie totale que nous devons intégrer. La subsidiarité confirme que le moi que je suis, pour se réaliser et s’épanouir,  a besoin de l’autre. De même, l’autre qui est devant moi a besoin de moi. Ce besoin réciproque traduit un manque viscéral présent en tout être humain. Il est par conséquent une profonde marque de pauvreté humaine.

Fondamentalement, la subsidiarité est un principe de réciprocité et de complémentarité entre les personnes  à tous les niveaux. Ce principe nous permet de réaliser une organisation sociale harmonieuse du travail et des services entre les personnes, les groupes et  même les nations.

3-La solidarité

La solidarité évoque l’image des personnes qui se tiennent main dans la main pour avancer vers la même direction (unum-versus), une seule direction mais ensemble. Dans cette voie, la solidarité fait apparaître le besoin de se faire aider, le besoin de l’autre, le besoin de sa spécificité, de son onticité, de sa singularité, de son originalité et donc, de sa contribution.  Nous assumons harmonieusement l’amour du prochain en mettant la solidarité au cœur de la vie sociale et communautaire.

Je voudrais illustrer de manière significative l’idée de solidarité en m’appuyant sur l’Epître de Saint Jacques. Cet auteur sacré pense que la communauté est le lieu par exemple où la solidarité devrait se vivre intensément.  Il souligne à cet effet que, si un frère ou une sœur n’a pas de quoi se vêtir pour se protéger du froid ou même de quoi manger, et qu’un autre frère vienne à lui pour lui souhaiter le shalom en disant « Va en paix, mets-toi au chaud et bon appétit » sans agir en lui fournissant par solidarité ce dont il a besoin, ce frère ne manifeste pas une authentique foi salvatrice (cf Jc 2,15-16). En son temps, le prophète Isaïe relevait déjà les signes de cette valeur. En s’exprimant à propos, il disait que le vrai jeûne, le vrai culte rendu à Dieu consiste en la solidarité envers le frère et la sœur dans le besoin (cf Is 5,5-8). Et de fait, on ne peut pas dire, comme le confesse Saint Jean, aimer Dieu sans être solidaire avec le frère : « Celui qui dit aimer Dieu mais est incapable d’aimer son frère, c’est un menteur » (1 Jn 4,20).

 4-La participation

La sagesse contenue dans la valeur de la participation se manifeste dans l’idée selon laquelle, dans une véritable communauté, chacun est appelé à apporter sa contribution, son originalité et à la mettre pour le bon fonctionnement de la communauté tout entière. La valeur de participation nous permet de comprendre que la vie en communauté repose sur le principe de dépendance réciproque que j’appelle : la dépendance mutuelle positive. Cette dépendance me fait voir que je dépends nécessairement de l’autre. L’existence de cet autre devient pour moi une nécessité. Car, il m’amène à le découvrir comme une capacité complémentaire à moi en rapport avec ma pauvreté.  Chaque homme qui  reconnaît la nécessité de la participation de tous à l’aboutissement du projet social commun aime son prochain. Car en réalité l’œuvre de Dieu croît par l’effort participatif des uns et des autres. Celui qui plante n’est pas celui qui arrose ; mais les deux participent à l’édification de l’œuvre divine (cf 1 Co 3,6-10).

Cette participation n’est possible que si nous nous acceptons comme complémentaires et voulons, ensemble, combler les manques, les attentes et les besoins de notre monde. La sagesse de la participation est donc intrinsèquement fécondité ; elle est diffusion et partage du bien. Elle aurait même, dans une certaine mesure, généré, la démocratie sociale.

5-La destination universelle des biens

Les biens de ce monde appartiennent à tous. Le monde est le patrimoine de l’humanité. Cette sagesse ainsi définie, nous invite à sortir de l’égoïsme et à apprendre à découvrir  le prochain qui est en l’autre afin de nous  mettre en route vers une véritable redistribution des biens et des charges. Lorsque chacun aura une vie décente fondée sur la justice, le partage et l’égalité des droits et des devoirs, nous réaliserons alors l’amour du prochain dans son essence et nous pourrons le vivre à large échelle.

VI- L’amour du prochain dans la société

Après avoir considéré la portée et la nécessité de l’autre dans mon épanouissement et surtout sa pertinence comme mon prochain pour la pleine réalisation de la communauté, il importe que nous comprenions que la société dans laquelle cet amour devrait se vivre et se décliner n’est pas une idéalité, mais une réalité que nous pouvons illustrer dans la famille, la nation et même l’entreprise.  Tous ces lieux sont des structures de réalisation de la justice, de la réconciliation pour un optimal et authentique vivre-ensemble.

  1. L’amour du prochain en famille

La famille est l’une de ces premières cellules de vie où se construit, se tisse et s’émancipe l’amour du prochain. Comme tel, la pertinence de l’amour du prochain en famille se vérifie à partir du moment où commence à se créer une communauté qui vit en communion. En s’acceptant mutuellement dans leurs différences essentiellement complémentaires, comme j’ai déjà eu à le développer plus haut, les membres de la famille se donnent comme résolution d’être « un » pour toute leur vie. L’amour du prochain devient le ciment qui renforce et affermit cette unité. Dans une famille, il s’apparente à ce levain qui fermente la pâte.

D’ailleurs, l’amour du prochain inspire des pensées, des options, des relations, des comportements qui favorisent en permanence la joie de vivre et la fraternité de cœur, le soutien mutuel et le bien-être. Il est la force de la survie de la famille, de sa grandeur et de son profond et total épanouissement. Les Actes des Apôtres nous donnent, à ce sujet, un exemple parfait. En effet, dans la communauté primitive, les premiers chrétiens ont assumé au nom de l’amour du prochain quatre assiduités: la  fidélité à l’enseignement des Apôtres, à la fraction du pain,  à la prière commune, à la mise en commun des biens (cf Ac 2,42). Ces quatre fidélités sont des piliers de la communion dans toutes les circonstances.

Nous pouvons les accueillir de façon élargie en reconnaissant que leur sagesse valorise une vision fondée dans la communauté d’enseignement, de culture, de spiritualité, d’économie. L’amour du prochain vécu renforce réellement le bien-être commun des membres de la famille.

 2- Dans la nation

L’amour du prochain est une valeur sociale qui, comme nous l’avons dit, crée une cohésion sociétale. Il n’est pas simplement un moteur des choix moraux, il inspire aussi une certaine organisation sociale pour le bien des citoyens. En cela, il peut aider à construire le bien-être des populations, des citoyens, des travailleurs…. L’amour du prochain introduit dans la pensée et l’action sociales, politiques, économiques et religieuses des décisions et des actions vers un bien-être et un mieux-être de tous. Il suffit de reprendre les principes évoqués plus haut et les valeurs sous-jacentes pour voir  que cet amour  fait vivre dans la vérité, la justice et la paix et dans bien d’autres valeurs connexes et nécessaires.

L’amour du prochain  institutionnalise l’assistance et le développement intégral de la société et de ses membres. En d’autres termes, cet amour nous donne de bien comprendre que la priorité des priorités, c’est le bien-être des populations à tous les niveaux.  L’économie, la politique, l’activité sociale et religieuse doivent concourir à ce que les membres d’une société, quelles que soient leurs origines et à quelque niveau qu’ils se trouvent, vivent en parfaite harmonie  et dans la prospérité. J’estime en toute  vérité qu’en Jésus-Christ, le mur de séparation est détruit et la paix sociale et nationale est établie (cf Eph 2,13-17).

 3- Travail et Esprit d’entreprise

L’esprit d’entreprise répond à la vocation de l’homme à travailler, à humaniser le monde et à le transformer selon cet ordre de Dieu contenu dans le livre de la Genèse : « Allez et soumettez la terre » (Gn 1, 28). La question de l’esprit d’entreprise touche à la fois plusieurs dimensions du travail. Elle concerne le travail qui est à faire et le génie de le faire, le travail qui est à créer et le génie de l’organiser, le travail qui est à continuer et le génie de l’améliorer par le truchement de la créativité, de l’innovation et des projets fort essentiels. Aujourd’hui, l’esprit d’entreprise  se donne comme une voie de solutions aux questions qui minent et dominent les jeunes notamment la crise de l’emploi, le chômage et surtout ce sentiment de l’inefficacité des études qu’ils font et même la capacité de ces dernières  à changer le monde.

Au regard de ces nombreux défis, l’esprit d’entreprise appelle  l’homme à entreprendre. Il le convie à se lancer, à prendre des risques dans le bon sens, à éviter l’oisiveté qui est la mère de tous les vices, à éviter la facilité qui pousse au vol, à la violence, à l’arrachement des choses qui ne nous appartiennent pas, à la corruption, au détournement. L’esprit d’entreprise pousse au réalisme. En effet, il nous évite de vivre au-dessus de ses moyens, de mener une vie dépensière et surtout de s’investir à construire des châteaux à effectivité plus idéelle que réelle.

Par ailleurs, l’esprit d’entreprise engage à une vie de qualité. Il est certes vrai qu’aujourd’hui, les crises sont multiples et nous tirent généralement vers le bas mais grâce à l’esprit d’entreprise, on peut les corriger, s’en protéger et se frayer des chemins pour une vie plus qualitative, une vie meilleure.

 L’esprit d’entreprise nous invite aussi à ne jamais démissionner face à notre vocation de travailleur. Le travail est une dimension fondamentale de la personne humaine. IL lui est inné, car  l’homme est naturellement travailleur. Il est un être-pour-le-travail et un être-de-travail. Ne pas travailler porte  l’homme à la mort ; c’est même un suicide.  On peut donner du travail à l’homme pour poursuivre l’œuvre créatrice de Dieu. Mais l’homme doit savoir que, par sa structure ontologique, il peut et doit créer du travail. Il doit l’inventer quand il se fait rare.

Notre condition actuelle de carence de travail devrait donc être le moment où l’homme fait montre de sa capacité de « créateur » et d’inventeur du travail. Je pourrais donc tenir ces propos à notre jeunesse : Chers jeunes, voici le moment favorable pour manifester votre sens de créativité et d’inventivité.

Sur ce plan, Saint-Joseph a été et est pour nous un modèle à suivre. Car, il était à la fois travailleur et  serviteur de Dieu. Le secret de Saint Joseph, c’est d’avoir accepté de poursuivre l’œuvre de la création de Dieu dans l’industrie du bois et de participer au même moment à l’œuvre de l’Incarnation du Verbe pour la Rédemption du monde. Saint Joseph nous montre que, pour bien travailler, il faut le faire en Dieu et avec Dieu. Je souhaite que l’homme de notre temps se mette résolument à l’école du Dieu Créateur ; puisqu’Il sait mieux que nous ce qu’est le travail et sait également travailler mieux que nous. Ainsi, Il pourra nous aider en nous introduisant dans le vrai  esprit d’entreprise et surtout en nous donnant plus de qualité pour toujours mieux entreprendre.

4- Justice  et Réconciliation

L’amour du prochain vient au secours de ceux qui vivent dans les tensions, les conflits et même dans la guerre. Il a une capacité curative, médicinale et purificatrice du passé et des tensions du passé et des craintes pour l’avenir. L’amour du prochain a également une capacité de vaincre le mal et de remettre le bien dans la vie sociale. Il n’est pas une valeur inerte  mais une valeur dynamique et proactive parce qu’elle touche le cœur et impulse les acteurs sociaux à sortir des conflits. La force de l’amour du prochain permet à ceux qui ne s’aiment pas de s’asseoir ensemble et d’organiser des assises de réconciliation et de dialogue.

L’amour du prochain va même plus loin que la recherche de son intérêt, car ce n’est plus son unique intérêt qu’on recherche, c’est plutôt ensemble qu’on veille sur les intérêts de tous. Mon bien et le bien de l’autre deviennent une préoccupation pour tous et même la préoccupation de tous. Cette approche d’une synergie d’actions manifeste la présence de Dieu dans notre monde à travers les fulgurations d’une heureuse rencontre, celle de l’amour et de la vérité et les éclairs lumineux d’une pure union, celle de la justice et de la paix, comme le souligne le psalmiste : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent. La vérité a germé de la terre car du ciel s’est penchée la justice » (Ps 85,11-12).

5- Le vivre-ensemble

L’amour du prochain touche et fonde inéluctablement le vivre-ensemble. A ce stade, la diversité n’est plus perçue comme un obstacle à la réalisation du vivre-ensemble, mais plutôt comme une force, un impetus, une grâce. Il s’agit désormais de se faire adopter les uns par les autres. Cette situation crée une réelle volonté de vivre en harmonie dans le respect de la différence et l’acceptation de l’autre dans son originalité et sa spécificité.

La réflexion méditative que j’ai voulue comme message de Carême pour cette année 2019 se veut une école de vie pour chacun de nous. Elle nous permet de découvrir et de comprendre que nous ne pouvons plus vivre ensemble sans accepter l’autre dans son originalité et sa singularité. Refuser que l’autre soit différent de moi, c’est nier et briser sa personnalité, son originalité et sa spécificité. C’est se fermer à une incommensurable richesse. Or, une telle attitude est essentiellement appauvrissement et suicide. Face à cette tare postmoderniste, je dis : Non! Chaque personne est une originalité et a une originalité qu’on ne saurait lui nier et lui ôter. Nous devons savoir que c’est avec cette singulière originalité, mieux avec cette originale singularité que nous devons vivre pour rendre la vie plus belle, plus heureuse et plus harmonieuse. C’est avec et grâce à elle que l’amour du prochain fondera et construira la société de l’unité dans les différences. Cette tâche et cette intuition sont nobles et belles, à telle enseigne qu’avec le psalmiste, je nous invite à chanter : « Ah ! Qu’il est beau et doux pour des frères de vivre ensemble… » (cf Ps 133).

CONCLUSION

Pour conclure, je voudrais vous offrir quelques voies concrètes que nous ouvre l’Amour de Dieu et du prochain pour ce temps de Carême 2019 et pour le reste de nos vies.

C’est vrai : l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint (cf. Rm 5,5). Ce qui, à nos yeux, semble difficile voire impossible l’Esprit Saint le fait et le fera toujours avec nous et pour nous.

C’est vrai: notre investissement pour la promotion de l’amour de Dieu et du prochain  n’est pas une entreprise vaine encore moins utopique. C’est elle qui durera;  car l’amour ne périt jamais (cf.1Cor 13,8).

C’est vrai : l’amour de Dieu et du prochain est un amour sans frontières. Il ne discrimine pas, il rassemble tous les enfants de Dieu dans leurs différences de races, d’ethnies, de religions, de nationalités et de rationalités. C’est un amour qui est au-dessus de tout et est universel (cf. Col 3,14).

C’est vrai: le travail et l’esprit d’entreprise réalisent l’amour du prochain. Le développement intégral du monde est un grand humanisme. Il contribue au bien-être des peuples et leur assure une plus grande dignité, une  auto-prise en charge  et donc, une meilleure qualité de vie réelle. C’est aimer Dieu et son prochain que de travailler et de promouvoir l’entreprise pour le développement des peuples.

C’est vrai : croire en Dieu,  être chrétien, être humain, c’est savoir aimer avec un cœur plein de miséricorde, de charité, de paix et d’une fraternité universelle sans faux semblant ni artifice (cf. Rm 12,9).

C’est vrai: vivre l’amour de Dieu et  du prochain, c’est rejeter l’injustice, la violence, les agressivités, les haines, les méchancetés, les conflits, les divisions, les abus de toutes sortes et donc, la culture de la mort (cf. Rm 13,10; 1Cor 13,5ss).

C’est vrai : l’amour de Dieu et du prochain nous élève vers la culture de la paix et de l’acceptation de l’autre. Il nous élève vers un monde où, chaque jour, l’homme se rapproche de l’autre et ne le combat plus, où l’homme se fait ami des autres et se refuse d’être un ennemi;  où l’homme se soucie de la bonne santé de l’environnement et ne la détruit pas; où l’homme veille sur l’harmonie sociale jour et nuit pour que tous vivent heureux et s’épanouissent; où l’homme est frère de l’autre en toute sincérité sans hypocrisie et ne fait pas semblant d’aimer alors qu’en réalité, il est  un ennemi; où l’homme se confie à Dieu qui est amour et lui rend grâce pour tout ce qu’il a fait et fera encore pour son bonheur ici-bas et au-delà; où l’homme sait  que seul l’amour et seulement l’amour rendra prospères sa vie et ses œuvres et lui donnera l’éternité en Dieu, car il a tout fait avec amour (cf 1Cor 16,14).

Pour ce Carême 2019 avec Saint Joseph, notre puissant Patriarche et protecteur, je souhaite que nous méditions la lettre de Carême 2019 du Pape François, que nous priions et que, chaque vendredi, nous jeûnions pour la Stabilité et la Paix dans notre pays, le Cameroun.

Que Dieu vous bénisse.

Prière à St Joseph endormi pour la Paix

Saint Joseph !

Pendant que tu dormais,  Dieu, par son Ange,  te dit trois fois en songe :

« Prends la Vierge enceinte comme épouse ».

Puis « Prends la Mère et son  Fils, va en Égypte ».

Après, Il te dit : « Quitte l’Égypte »

Enfin lui-même te parla: « Va à Nazareth ».

Par quatre fois, pendant que tu dormais Dieu te confia sa volonté et tu obéis.

Saint Joseph!

Dieu est avec Toi. Prie Dieu pour nous.

Avec l’ange du Seigneur, inspire nous des solutions.

Fais-nous aimer la volonté de Dieu.

Avec Marie et Jésus, veille sur nous et sur la paix entre les peuples.

Amen.

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